Serge Perez

Écrire sinon hurler

L’univers de Serge Perez est plombé par un ciel d’orage. Ses héros sont en rupture de ban avec le monde qui les entoure et ne les voit pas. L’écriture, l’intimité dans laquelle ils nous sont révélés, leur donne alors peut-être un peu de cette gloire modeste qui ressemble à de la grâce.

“Moi, ce que je dis, c’est qu’on nous prend pour des demeurés, on nous apprend des trucs qui jamais ne serviront.” C’est “le garçon” qui parle, le héros de La Pluie comme elle tombe, roman à deux voix de Serge Perez. À quoi, un peu plus loin, l’héroïne “la fille” répond indirectement : “Ma mère m’aime beaucoup (…) il faut que j’aille comme les livres le racontent et si toutefois un point ou une virgule vient à manquer, c’est le branle-bas de combat à la maison”. Si ces deux personnages se plaignent ainsi du carcan mis sur leur vie par les adultes, il serait bien étonnant d’entendre pareille plainte des lecteurs de Serge Perez à son égard. Il est rarement donné, dans les romans destinés à la jeunesse, de découvrir autant de liberté accordée à l’adolescent. Une liberté qui peut aller jusqu’à refuser de s’amuser et, même, jusqu’à refuser de vivre.

Un auteur qui dérange — Il arrive ainsi, que, dans certaines bibliothèques, les livres de cet ancien libraire aient du mal à trouver leur place, entre littérature jeunesse et littérature adulte (sauf Tant pis pour moi, premier roman “adulte” paru chez Actes Sud). L’univers, plus douloureux que noir, de cet écrivain en effraie plus d’un. Pourtant, il suffit de lire ses romans, pour constater l’incroyable densité de l’amour qui s’y trouve. La Pluie comme elle tombe, fait d’ailleurs du sentiment amoureux le cœur du livre. Un garçon, réservé, désabusé, arrive en colonie pour débarrasser le plancher de ses parents en proie à de sérieuses difficultés financières. Une jeune fille, handicapée d’un léger strabisme et d’un sale caractère, arrive dans les mêmes lieux avec le même manque d’enthousiasme. Évidemment, elle va tomber amoureuse du garçon, si différent des autres. Mais, plutôt que de nous servir une histoire à la guimauve, où les soubresauts du cœur sont si charmants, Serge Perez choisit de rendre le garçon tout à fait imperméable au monde qui l’entoure. Pire, une des scènes inaugurales du livre, montre la noyade d’un compagnon du garçon, sous le yeux de celui-ci, indifférent, pour ne pas dire soulagé de voir disparaître un ami encombrant et stupide. On l’a compris : Serge Perez ne vise pas à l’éducation de ses lecteurs. Il cherche seulement à rendre compte d’une réalité inaudible, impartageable, interdite et pourtant presque quotidiennement vécue par les jeunes.

Raymond, un destin — Faisons un pari : la trilogie du petit Raymond, qui s’ouvre avec Les Oreilles en pointe deviendra un classique de la littérature jeunesse. C’est un triptyque bouleversant que nous livre là Serge Perez. Raymond n’est pas doué à l’école ce qui fait de lui la victime désignée de son professeur et la risée des autres élèves. Son martyr, rythmé par une peur viscérale, se traduit douloureusement par l’étirement intempestif autant que répété de ses oreilles par l’enseignant sadique. Au point que Raymond s’évanouit parfois. Cette hypersensibilité et son incapacité à comprendre les règles du monde qui l’entourent sont dues au fait que chaque jour Raymond joue le rôle de victime expiatoire dans sa famille : coups répétés du père, gifles de la mère qui reprochent au fils d’être responsable de la trisomie de sa petite sœur. Serge Perez semble écrire sous la dictée du jeune Raymond. Ses phrases ont la trouille. L’humour qui s’y fait jour est un cocktail constitué de trois tiers de désespoir. Encore que non : il y a de l’amour, beaucoup d’amour. Raymond n’est heureux qu’avec “la boulange” tonitruant boulanger du sud, grande gueule et alcoolique du petit matin, qui chaque jeudi prend l’enfant avec lui pour des tournées gargantuesques (surtout côté chocolatines). L’amour lie aussi Raymond à sa petite sœur qui ne cesse de vouloir jouer avec lui, l’embrasser, se rouler ensemble sur le lit. L’amour, surtout, il est dans la détresse de l’enfant qui souffre autant des coups qu’il reçoit que de l’absence d’attention, de caresses, de mots gentils.

L’enfant dans l’auteur — La trilogie est datée : les voitures sont des deux-chevaux et la journée libre d’école est le jeudi. Serge Perez a l’âge d’avoir connu enfant les jeudis et les deux-chevaux comme il sait -landais qu’il est- ce qu’est la mer à Capbreton où se déroule le deuxième tome de la trilogie : J’aime pas mourir. C’est dire que l’écriture que l’on a sous les yeux n’est pas le fruit d’une construction extérieure, mais qu’elle prend racine, au moins, dans un univers intime. On entre donc d’autant plus facilement dans la peau de Raymond que la phrase qui nous y conduit emprunte une voix juste. La réalité qui nous est donnée à voir n’est pas celle, immuable, des adultes mais bien, celle, plus déstabilisante, changeante, de l’enfant qui ne comprend pas le monde. Ainsi Raymond n’est-il heureux qu’avec les enfants : avec sa sœur ou avec les pensionnaires de l’école “spéciale” où il finit par atterrir. Il comprend leur univers et l’amitié et la tendresse deviennent alors possible; tout en restant très fragiles.
De même qu’il existe une vision enfantine du monde (le troisième tome reviendra là-dessus en convoquant Van Gogh dans un dialogue rêvé avec un père idéalisé), il existe un langage pour le dire. Ce sont des mots très simples pour dire le bonheur, entrecoupés d’expressions grossières qui sont autant de permissions que s’accorde celui qui parle : “Je les savais hypocrites, mes parents, ça ne leur forait pas le troufignon de se payer un peu ma tête”.

L’exagération — Serge Perez ose dans La Pluie comme elle tombe un “ça a commencé comme ça” qui évoque le “Ça a débuté comme ça” de Voyage au bout de la nuit et emprunte à Céline le procédé de l’exagération. Ainsi quand Raymond tombe amoureux : “J’étais à des années-lumière de m’imaginer l’effet que pouvait faire le regard d’une fille, là, quand il se posait sur vous et rien que sur vous; c’est surprenant, comme la première raclée, pareil, et je sais de quoi je parle, ça vous met des douleurs partout, des hématomes à l’intérieur, des plaies, ça pile les os, ça fait du désordre comme vingt tractopelles, il faut des jours et des jours pour s’en remettre du chantier.” On le voit, l’exagération permet le comique et l’humour, il désamorce le pathos. Mais elle est aussi la seule arme de l’enfant. Les mots manquent, et il y a tant de choses à dire, la vie nous bouleverse tant que seule la surenchère des mots simples (les tractopelles et le chantier indiquent bien le milieu social de l’enfant) permet de se donner l’illusion de la posséder.
Mais il ne faut pas se méprendre : l’exagération n’est pas un effet de style, elle est une sincérité et ce que dit Raymond est la meilleure expression de ce qu’il ressent. Le troisième tome est là pour en témoigner. Dans Comme des adieux Raymond, rejeté de l’école de Capbreton où pour la première fois de sa vie, il était heureux, tombe gravement malade de n’avoir plus envie de vivre. Le roman alterne entre scènes réalistes où Raymond devine les silhouettes des infirmières et de ses parents et scènes oniriques où il imagine la vie familiale idéale qu’il n’a pas eue. La différence, le contraste, fait mal. Et l’on voit, on touche presque, tout cet amour que l’enfant possède, et qui se meurt, petit à petit, de n’avoir eu personne pour le voir aussi, l’entendre peut-être,
le lire sûrement…


Bibliographie :
Love, École des Loisirs, 1999
La Pluie comme elle tombe, École des Loisirs, 1998
Comme des adieux, École des Loisirs, 1997
J’aime pas mourir, École des Loisirs, 1996
Les Oreilles en pointe, École des Loisirs, 1995

Informations datées de 2000